Jeudi soir, la salle du “Portevent” (1) accueillait LA TENE pour une cérémonie sonore qui relevait moins du concert que de la transe collective.
Sur scène : cinq musiciens, deux cornemuses, une guitare, une basse et une batterie. Dit comme cela, on pourrait craindre un exercice de fusion un peu folklorique ou une relecture académique des musiques traditionnelles européennes. Il n’en est rien. LA TENE joue autre chose : une musique de la répétition, du débordement et de l’épuisement, où le trad’ devient moteur hypnotique. Une sorte de krautrock rural, organique, païen.
Dès les premières minutes, les deux cornemuses imposent un bourdon massif, presque physique. Les motifs tournent, s’enroulent sur eux-mêmes, avancent par micro-variations, pendant que la section rythmique construit une pulsation d’une précision implacable. La guitare, souvent réduite à quelques figures abrasives ou drones métalliques, agit comme une tension permanente sous la surface. Rien ne cherche la virtuosité démonstrative ; tout est affaire d’endurance et de montée lente.
Impossible de ne pas penser aux SWANS. Non pas dans la violence frontale ou l’aspect liturgique du volume, mais dans cette capacité à faire naître l’obsession par la répétition. Comme si les SWANS avait quitté New York pour s’enfoncer dans des chemins creux bretons, avec pour seule lumière celle d’un feu de village au milieu de la nuit.
Les morceaux — longs, étirés, parfois proches de la demi-heure — abolissent rapidement toute notion classique de progression. On entre dedans comme dans un courant. Certains passages rappellent la rigueur motrice de CAN ou les grandes dérives rythmiques de NEU!, mais LA TENE conserve quelque chose de profondément terrien, archaïque même. Les cornemuses ne servent jamais de couleur “traditionnelle” décorative : elles sont le cœur même du dispositif, leur souffle continu transformant la salle en chambre de résonance.
Le public nantais, d’abord attentif et presque immobile, finit peu à peu absorbé par cette mécanique répétitive. Les corps se balancent, les regards se fixent dans le vide, certains ferment les yeux comme pour mieux suivre les spirales mélodiques. À plusieurs reprises, la sensation est moins celle d’assister à un concert que de participer à un rite dont on ne comprend pas entièrement les règles.
À la sortie, Nantes semblait étrangement silencieuse. Comme si les bourdons des cornemuses continuaient encore à vibrer quelque part sous le bitume.
(1) quartier Saint Felix / ex Scène MICHELET et délocalisation de l'ancien "nouveau pavillon" à Bouguenais (dédiée aux musiques Trad')